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Ecrire une nouvelle grammaire historique du français

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[sous presse dans les Actes du colloque Vers une histoire générale de la grammaire française ? Paris : Champion].

Ecrire une nouvelle Grammaire historique du français 

à  la lumière de l’histoire des descriptions de la langue

 

Christiane Marchello-Nizia (ENS de Lyon, UMR ICAR) [1]

mai 2011 

 

1. Jalons (2001, 2004, 2007)

 

Le projet d’une nouvelle grammaire historique du français a émergé vers 2001, aux tout débuts de l’Institut de linguistique française du CNRS. Il est né du constat que, depuis plusieurs décennies, il n’existait plus d’histoire du français de quelque ampleur qui soit facilement accessible. Depuis la monumentale, infiniment riche et toujours précieuse Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot, dont la rédaction (par ses successeurs depuis 1939) s’est étalée sur près d’un siècle (1905-2000), et qui, désormais achevée, comprend 25 volumes (pour 16 tomes), trois autres ouvrages d’ensemble, plus modestes, mais couvrant tous les domaines de la langue, ont été publiés : la Grammaire historique de la langue française de Kristoffer Nyrop, en six volumes, dont la publication s’est étalée de 1903 à 1930 ; le Cours de grammaire historique de la langue française d’Arsène Darmesteter, en quatre volumes, publié entre 1925 et 1930 ; et la Grammaire historique de la langue française en deux volumes de Louis Kukenheim, publiée à Leyde en 1967-1968. Tous ces ouvrages sont désormais difficilement accessibles. En outre, à l’exception de l’ouvrage de Brunot, toutes ces grammaires historiques se caractérisent par un a-théorisme qui privilégie les données, et au sein des données celles issues de registres ‘hauts’.

Quelques ouvrages plus succincts, en un volume, ont eu leur importance : l’Histoire d’une langue, le français, de M. Cohen (1967, 513 p.) ; le Précis historique de grammaire française, de K. Togeby (1973, 260 p.) ; l’Histoire de la langue française de J. Picoche et C. Marchello-Nizia (1989/2001/2010) ; la Nouvelle histoire de la langue française, de J. Chaurand (1999).

Parallèlement, la syntaxe historique du français, longtemps réduite à la portion congrue, a bénéficié en un siècle de trois ouvrages importants, tous publiés hors de France : la Syntaxe historique du français de K. Sneyders de Vogel (1919), l’Historische französische Syntax d’E. Lerch en trois volumes (1925, 1929, 1934), et l’Historische französische Syntax, plus récente, d’E. Gamillscheg, en un volume (1957).

Dans une première phase, seule l’une des composantes de l’ouvrage, la partie ‘phonétique / phonologie historiques’, a commencé à se développer à l’initiative de Tobias Scheer et Philippe Ségéral, dès 2004. Le projet d’ensemble, lui, a vu le jour seulement en 2007, et a été élaboré par ceux qui sont devenus les quatre responsables de l’ouvrage[2], qu’ils ont intitulé Grande Grammaire historique du français (GGHF).

 

2. Principes et choix pour la Grande grammaire historique du français

 

La conception d’un tel ouvrage suppose d’opérer un grand nombre de choix. Nous insisterons sur trois des options que nous avons choisies, qui nous paraissent essentielles.

Le premier principe fondamental adopté a concerné l’organisation de l’ouvrage : non pas par siècles ou par grandes périodes historiques ou littéraires (B. Combettes et C. Marchello-Nizia 2010, p. 129-131), comme l’avait fait en particulier F. Brunot dès 1905, mais par grands domaines et thèmes. Ce n’est qu’in fine que nous tenterons un récapitulatif par périodes – et pas nécessairement par siècle. Mais cette synthèse finale aura aussi pour but de tester une idée devenue traditionnelle en linguistique, selon laquelle il existerait, comme en biologie, des périodes très instables où les changements sont très nombreux, et des périodes de quasi stabilité (théorie des ‘équilibres ponctués’).

Le second choix fondamental touche aux catégories et notions utilisées. Il ne s’agira pas de faire un historique de l’histoire des concepts et notions grammaticaux – c’est un domaine d’activité de la SHESL. Mais à diverses reprises nous avons dû constater que les notions grammaticales utilisées pour décrire et expliquer la grammaire du français moderne n’étaient pas adéquates pour les périodes plus anciennes ; il a été nécessaire alors de pratiquer une remise en cause de certaines catégories souvent conçues comme allant de soi. C’est ainsi que, selon les époques, il a fallu moduler nos catégories et nos notions. Par exemple, jusqu’au français pré-classique, on préfèrera ‘énoncé’ à ‘phrase’, notion qui selon B. Combettes est moins adéquate ; pour toute la période de l’ancien et du moyen-français, ‘hypotaxe’ sera préféré à ‘subordination’, plus adéquat comme on le verra. D’autres notions ont dû faire l’objet d’une complexification ; par exemple, la plupart des prépositions étaient jusqu’au XVIe s également préverbes, adverbes, ou particules ; il a donc fallu d’une part introduire des notions absentes des grammaires du français moderne (particule), et d’autre part examiner l’évolution des morphèmes en question vers des paradigmes plus homogènes et des notions plus tranchées.

Un troisième choix important, mais peu original – tous nos prédécesseurs l’avaient fait -, concerne l’aspect cumulatif de l’ouvrage, qui devra intégrer les acquis  depuis près d’un siècle et offrir un état de l’art du domaine. Cela suppose l’adoption d’un cadre théorique et notionnel dans lequel puissent être transcrits les résultats d’études fort nombreuses menées dans des champs théoriques divers. Nous avons été ainsi conduits d’une part à adopter une conception évolutive, et non pas fermée, des notions linguistiques (l’évolution des concepts grammaticaux a montré depuis longtemps que l’adoption de catégories trop fortement limitées ne convient pas à une approche diachronique) ; et d’autre part à expliciter, en général en début de chaque Partie, la définition des notions utilisées.

 

3. Le Sommaire de la GGHF : une Introduction, et dix Parties

Le Sommaire va permettre de mieux percevoir comment notre ouvrage se situe par rapport à ceux de nos prédécesseurs. Il se présente ainsi :

 Introduction  : Principes de la Grande grammaire historique du français

 Partie 1 : Fondements théoriques et méthodologie : Sophie Prévost

 Partie 2 : Histoire externe : Gilles Siouffi (et Bernard Combettes)

 Partie 3 : Phonétique et phonologie : Tobias Scheer (avec Philippe Ségéral)

 Partie 4 : Codes de l’écrit : Graphies et ponctuation : Gabriella Parussa et Yvonne Cazal

 Partie 5 : Morphologie et morphosyntaxe : Bernard Combettes et Christiane Marchello-Nizia (expert : Yves-Charles Morin)

 Partie 6 : Syntaxe : Christiane Marchello-Nizia et Bernard Combettes

 Partie 7 : Sémantique grammaticale : évolution des notions et des catégories : Walter de Mulder

 Partie 8  : Enonciation et textualité, pragmatique : Bernard Combettes

 Partie 9  : Lexique et sémantique lexicale : la formation des mots du lexique, la structuration du lexique, lexique et grammaire : Peter Koch 

 Partie 10 : Les grands traits de l’évolution du français : B. Combettes, C. Marchello-Nizia, S. Prévost

 

Comme plusieurs de nos prédécesseurs (Nyrop, Darmesterer, Kukenheim, Brunot dans La Pensée et la langue), nous avons opté pour une présentation par grands domaines, alors que d’autres (Brunot HLF, Chaurand) ont opté pour une présentation par siècles ou grandes périodes.

 

4. Les nouveautés  

4.1. se situer par rapport aux prÉdÉcesseurs et aux thÉories actuelles

Le Sommaire permet d’esquisser les ‘nouveautés’ spécifiques à notre entreprise.

 La première différence est la nature d’emblée collective de cet ouvrage : quatre responsables, neuf collaborateurs dont chacun est responsable d’un grand domaine, et une pléiade de contributeurs-rédacteurs de chapitres ou sous-chapitres précis.

 La deuxième est l’option très nettement diachronique de notre entreprise, qui se définit par la volonté de ne pas se contenter de décrire des tranches chronologiques successives, mais d’axer la description systématiquement sur les nouveautés, et sur la variation, sur les variantes en concurrence dont l’une, toujours, primera : toute variante est considérée comme un changement potentiel.

 Un troisième aspect partiellement novateur est l’adoption de cadres théoriques explicites, et différents suivant les domaines de la grammaire. Notre objectif est d’aboutir à une description et une interprétation suffisamment fines et cohérentes des changements qui permette, sinon d’élaborer un modèle d’évolution du français, du moins d’en définir des lignes essentielles signifiantes. Mais aucune théorie linguistique n’étant globale, c’est-à-dire capable de couvrir tous les domaines de la langue, nous avons eu recours à un modèle explicitement composite, qui permette une homogénéité théorique au moins pour chacune des grandes Parties ou domaines essentiels. En morpho-syntaxe et syntaxe, le modèle actanciel a été choisi pour sa solidité et sa capacité à englober les structures très diverses rencontrées au cours des siècles. En phonétique/phonologie ont utilisés, lorsque cela était nécessaire, les concepts de la phonologie de gouvernement (et en particulier de son incarnation dite CVCV : Lowenstamm 1996, Scheer 2004), le recours à la théorie moderne est réduit pour permettre l’interopérabilité à la fois avec la tradition et avec d’autres théories contemporaines. Le champ du lexique sera l’occasion de tester plusieurs modèles expérimentaux concernant l’emprunt par exemple.

Concernant les changements, la grammaticalisation a permis de rendre compte d’un bon tiers d’entre eux ; mais d’autres types de changements sont également à l’œuvre (Marchello-Nizia 2006, chap. 2).

 

4.2. Les nouveautés : introduction de nouvelles ‘parties’

 Le Sommaire ci-dessus fait apparaître clairement quelques autres choix novateurs.

 C’est ainsi que cette Grammaire historique comporte une Partie dédiée à une description de l’histoire externe du français : il ne s’agissait pas de confronter, à la manière du F. Brunot de l’HLF, évolution de la langue et histoire de la société ; mais il fallait disposer d’un cadre événementiel centré sur les politiques linguistiques, retraçant les épisodes par lesquels le français a changé, si peu que ce soit, sa position et sa perception, ses fonctions dans la société, sa situation par rapport aux dialectes, etc.

 Une autre décision a été celle de consacrer une Partie autonome aux graphèmes et à la ponctuation. En effet, plusieurs décennies de travaux exploratoires ont montré que ces deux champs forment des systèmes clos ayant une rationalité, et une historicité. Et la distinction capitale entre les deux médias essentiels de l’usage des langues, l’oral et l’écrit, qui a donné depuis près d’un siècle des apports fondamentaux, imposait cet état de l’art des domaines.

 On sait depuis plus d’un demi-siècle que l’unité de la phrase ne peut être la dernière instance, l’ultime niveau de l’analyse linguistique. Nous avons choisi d’intégrer les acquis de plusieurs décennies de travaux sur les champs de l’énonciation et les outils grammaticaux qui lui sont dédiés, ainsi que sur la pragmatique, dont dépend une bonne partie des connecteurs. En consacrant une Partie autonome à ces unités, nous tenterons de voir comment elles ont évolué, si les changements qu’elles ont connus présentent une cohérence, ce qui contribuerait à constituer ce champ en domaine autonome.

 La sémantique grammaticale a toujours été présente dans les grammaires, synchroniques ou diachroniques. Mais sa place a toujours été très secondaire, sa fonction n’est évoquée que de loin en loin, faute d’autre explication. Or quelques décennies consacrées à l’histoire des notions et théories linguistiques ont largement montré que les catégories et les relations grammaticales ont une historicité. Nous tenterons de percevoir des régularités dans l’apparition, la disparition, l’évolution des notions et concepts qui structurent le sens linguistique.

 Enfin, nous avons choisi d’aborder en un même mouvement le lexique et la sémantique lexicale.

 La Partie conclusive, celle qui en fait motive chacun des participants à cette entreprise, aura pour fin de présenter une vue d’ensemble des changements qu’a connus le français en douze siècles, avec la tentative d’une nouvelle périodisation sur critères linguistiques. Plus largement, pourra-t-on proposer un modèle, ou tout au moins une hypothèse théorique, à partir des régularités et des cohérences qui apparaîtront ? C’est notre espoir.

 

4.3. corpus noyau, corpus complÉmentaire (S. PrÉvost)

Le choix d’adopter un corpus construit spécifiquement est tout à fait novateur en grammaire historique, tant pour le français que pour d’autres langues. C’est en particulier un écart majeur avec l’ensemble de nos prédécesseurs, qui n’avaient guère les moyens de se doter d’un tel outil.

 Par ce choix, nous nous situons clairement dans la lignée de L. Foulet (Petite syntaxe de l’ancien français, 1919), de C. Marchello-Nizia (La langue française aux XIVe et XVe siècles, 1979/2010), et d’une certaine façon de Damourette et Pichon (Des mots à la pensée, Essai de grammaire de la langue française, 1911-1946). Mais surtout, ce sont les travaux de Douglas Biber et son entreprise récente (1999) d’une grammaire de l’anglais fondée strictement sur un corpus explicite et pondéré qui nous ont servi de guide.

 Notre description diachronique reposera en effet centralement sur un corpus-noyau pondéré et étiqueté, et secondairement sur un corpus élargi également défini et traité. C’est Sophie Prévost (CNRS-Lattice) qui a coordonné les étapes de cette opération novatrice et fort complexe.

Sans entrer dans le détail des procédures, nous dirons que l’élaboration d’un tel outil est tout sauf simple, évident ou innocent. Notre corpus-noyau, désormais presque complètement stabilisé, a nécessité plusieurs étapes qui se sont étalées sur près de quatre années : il nous a fallu définir les réquisits auxquels doit satisfaire le corpus. Tout d’abord, sa représentativité devait correspondre au choix fondamental que nous avions fait de privilégier l’aspect variationnel : le français ayant été écrit tôt et copieusement, les choix, opérés par siècle, n’étaient pas simples. Chaque texte se définit par un certain nombre de ‘descripteurs’, la triple distinction élaborée par E. Coseriu (1973 : dia-chronie, dia-stratie, dia-topie) ayant servi de base à l’élaboration de ces ‘traits’ destinés à caractériser les textes. Il fallait en outre que les éditions des textes retenus soient réputées satisfaisantes – car que vaut pour une entreprise telle que la GGHF un Pantagruel ou une Iphigénie à la langue et à l’orthographe modernisées ?

Ensuite, il a fallu choisir entre deux options : prendre des textes dans leur intégralité, ou en sélectionner un fragment conséquent – ce qui présentait l’avantage de sélectionner un plus grand nombre de textes et donc d’accroitre la diversification du corpus. Maintes expériences menées dans divers pays et sur diverses langues ont révélé que 40000 mots par texte représente une bonne proportion, et nous nous sommes accordés sur ce point.

En troisième lieu, il faut obtenir l’accord des éditeurs (commerciaux) de ces textes, ce qui en France n’est guère facile.

Et une fois ces obstacles franchis, les étapes suivantes – qui sont actuellement en cours - consistent à baliser les textes et à les étiqueter morphologiquement de façon homogène (ce qui ne va pas de soi pour des textes d’époques différentes), afin de pouvoir opérer des requêtes automatique ; le parsage syntaxique sera bientôt possible, nous l’espérons. Ces requêtes se font par l’intermédiaire d’un outil logiciel dédié, à savoir le logiciel TXM développé par Serge Heiden (ENS de Lyon – CNRS-ICAR).

 Les corpus-noyau et corpus-complémentaire ainsi constitués sont destinés à un traitement  statistique des données sur lesquels s’appuieront nos analyses. Mais ils ont été également pensés pour devenir eux-mêmes, à moyen ou long terme, le point de départ d’un Corpus de référence pour l’histoire du français – outil patrimonial fondamental si l’on veut que le français continue d’être une langue objet d’études linguistiques.

 Il va de soi cependant que si les corpus évoqués constituent le socle de nos enquêtes, nous ne nous interdirons pas d’explorer plus largement les textes porteurs de nouveauté, où se situent par exemple l’émergence de tel ou tel terme, concept, connecteur, etc. Même si le Couronnement de Louis, chanson de geste du XIIe siècle, n’appartient pas à notre corpus spécifique, nous ne pourrons ignorer que c’est dans ce texte qu’apparaît pour la première fois – dans l’état actuel de notre documentation – l’emploi intensif de très devant adjectif (tres fier) ; et si ni Guillaume de Machaut ni Jean de Bueil ne sont des auteurs sélectionnés pour le corpus, nous ne pouvons ignorer que c’est là que commencent à se déployer et à dominer les emplois de beaucoup.

 Du côté de la phonétique historique, l’informatisation, puis la mise en base de données des index d’une quinzaine de grammaires classiques a, pour la première fois à notre connaissance, permis un accès au lexique raisonné le plus exhaustif possible. Il est ainsi possible de rechercher des expressions régulières (p.ex. « donne-moi tous les mots qui en latin ont une occlusive vélaire suivie d’une voyelle prétonique d’arrière et d’une liquide »), aussi par type de vocabulaire source (latin, germanique, autre). Si pour les paradigmes qui comptent un grand nombre de mots (p.ex. « occlusive labiale après liquide ») cette méthode n’apporte guère de nouveaux éclaircissements, les paradigmes peu fournis (p.ex. « liquide après sonante dans les groupes primaires ») peuvent seulement être décrits ainsi : le trésor qui dort dans les grammaires mais demeurait inaccessible, est désormais utilisable dans son ensemble, car rassemblé à un endroit précis et exploitable par des moyens logiciels. C’est ainsi que la GGHF pourra proposer des données qui, bien que présentes dans les grammaires de manière dispersée, n’existent pas de fait dans le raisonnement diachronique classique.

 

5. Questions et notions discutées actuellement

Outre la  plusieurs questions font l’objet de débat au sein de notre groupe des neuf collaborateurs.

 

5.1. variation et changement

Nous avons choisi de mettre au centre de notre démarche la question de la variation, essentielle pour comprendre les processus du changement. Dans notre optique, il n’y a pas de changement qui ne soit précédé de l’apparition d’une variante : un morphème, une construction, une relation, un phonème nouveaux ne surgissent d’entrée dans toutes les occurrences de l’emploi qu’ils occuperont. Il y a d’abord coexistence des deux états, des deux types de réalisation, avec ou sans l’élément nouveau : A. Kroch (1989, 1994) a nommé cet état competing grammars, et proposé de le définir comme la coexistence de deux grammaires en concurrence, dont l’une primera, au moins dans certains emplois. C’est ainsi qu’en français, au XVIe siècle semble-t-il, à l’oral et en interrogative, est apparue la possibilité de nier par pas, ne étant omis. Mais la coexistence des deux variantes existe encore, la négation par pas n’a pas encore totalement supplanté celle par ne…pas  ; simplement, la première s’est spécialisé à l’oral et à l’écrit dans certains emplois syntaxiquement définis, la seconde perdurant à l’écrit – pour quelques siècles encore ?

 Un autre modèle à tester de ces états de variation est celui de la ‘courbe-en-S’ (« S-shaped curve of language change ») qu’a proposée A. Kroch pour définir la progression d’une variante se transformant en un changement (1989, p. 223). Ce modèle permet en particulier de percevoir des différences entre certains changements, les uns plus lents, les autres plus rapides[3], et certains suivant le même parcours statistique.

 Les résultats de nos analyses sont à percevoir à deux niveaux : la mise au jour des changements individuels qui se sont produits, dans le détail de leur émergence, d’une part ; et d’autre part, l’étude de groupes de changements, concomitants ou séquentiels, nous permet de mettre en évidence de grands traits de l’évolution du français. Nous distinguons en effet entre changement – phénomène que tout locuteur peut constater – et évolution, qui est le résultat d’une reconstruction théorique élaborée par le linguiste.

Enfin, dans bon nombre de cas, nous pouvons reconnaître les causes de l’apparition d’une variation, de son succès ainsi que de sa stabilisation en changement.

 

5.2. pÉriodisation 

Ce point est essentiel, et a déjà fait l’objet de quelques articles[4] . Toutes les grammaires historiques utilisent, de façon plus ou moins importante, une structuration en périodes chronologiques. Mais on sait que ce sont des critères hétérogènes qui ont servi à délimiter les périodes classiquement utilisées en linguistique historique, telles que moyen français, Renaissance, français classique. On pouvait donc être tenté de renoncer à toute périodisation, et se tenir à des datations précises. Mais si la GGHF est d’abord structurée par domaines, le Corpus, lui, est structuré par siècles ; et d’autre part, dans les chapitres, les rédacteurs sont amenés à structurer leur présentation en périodes plus ou moins fines, faute de pouvoir fixer des datations trop précises – en étant bien conscient que de français médiéval (qui couvre la vaste période des IXe-XVe siècles) à français du XIIIe siècle, il y a une différence d’échelle notable. Nous avons donc opté pour une attitude de grande souplesse sur ce point, tout en introduisant des ajustements qui nous ont paru nécessaires, en adoptant par exemple la dénomination de français pré-classique pour la période allant de 1550 à 1660 environ, et reposant sur des critères linguistiques.

 

5.3. Quelles notions utiliser ?

Une longue réflexion sur ce point nous a conduits, une fois encore, à adopter une solution complexe, car nous souhaitions éviter le biais de l’anachronisme grammatical.

Nous donnerons trois exemples des difficultés rencontrées et des solutions adoptées.

La notion de phrase est apparue d’emblée discutable comme unité de la syntaxe du français antérieur au XVIIe siècle. Il nous a paru en revanche que la notion de proposition était la plus adéquate pour l’ancien français, et celle de période pour la syntaxe des XIVe-XVIe siècles. Nous avons donc choisi de ne pas ‘lisser’ cette complexité, qui a le mérite de mettre au jour une évolution importante dans la structuration du discours.

Autre point sur lequel nous achoppions : la distinction entre pronom et déterminant, pour des morphèmes tels que les démonstratifs, les relatifs, les possessifs même. En effet, jusqu’au XVIe siècle au moins, les mêmes formes peuvent porter les deux fonctions ; nous avons donc introduit la notion de ‘pronom-déterminant’ pour désigner ces paradigmes multivalents.

Enfin, il est des cas où une notion moderne nous semblait trop grossière pour rendre compte de la morpho-syntaxe du français, aussi bien ancien que contemporain. C’est le cas de préposition, qui dans les grammaires rassemble des morphèmes qui sont uniquement prépositions, mais aussi des termes qui sont également adverbes (comme en français moderne d’ailleurs : avant, après), ou affixes verbaux ou nominaux, préverbes tantôt séparables (par, en) tantôt inséparables (en, très), ou particules (venir avant, aller amont/aval). A côté de préposition, adverbe, préfixe, nous introduirons donc préfixe séparable et particule.

 

5.4. Faut-il abandonner l’oral ?  L’Oral ReprÉsentÉ : une complexification conceptualisÉe de l’oral

Dès lors qu’on étudie la langue de périodes antérieures à l’enregistrement, les seuls documents sont écrits. Faut-il pour autant renoncer à évoquer l’oral, puisque les seules traces qu’on en a passent par le médium de la transposition écrite ? Aucun de nos prédécesseurs n’a opéré un choix aussi fort, et nous nous sommes accordés nous aussi sur l’idée qu’il faut, autant que faire se peut, tenter de rendre compte de cette face cachée des réalisations du passé.

Mais fallait-il se contenter d’identifier naïvement ‘oral’ et ‘discours direct’, comme on l’a fait parfois ? Certes pas.

 Dès lors, par quelle voie construire un accès à ces discours envolés ? Trois types de réflexion nous ont indiqué une possibilité, qui tous conceptualisent la place de l’oral, ou plutôt des variétés de l’oral, au sein du complexe des actualisations possibles du langage. D. Biber en premier lieu, en catégorisant les discours contemporains, tant écrits qu’oraux, selon un éventail de domaines et registres, a commencé à dépasser la simple opposition entre écrit et oral, dès lors que les usages transcendaient, d’une certaine façon, l’opposition médiale. Parallèlement, Koch et Oesterreicher (1986) dépassaient également cette opposition en proposant de classer les discours, par quelque médium qu’ils passent, selon une opposition fondamentale entre proximité ou éloignement communicationnels. Par ailleurs, les travaux contemporains révèlent que l’oral, que l’on savait déjà multi-registral (W. Labov, F. Gadet, Cl. Blanche-Benveniste), est également ‘multi-médial’ (linguistique, gestuel…) (L. Mondada). Toutes ces réflexions remettent fondamentalement en cause l’évidence d’une opposition tranchée entre oral et écrit, et tendent en tout cas à la subordonner à une typologisation plus fondamentale.

 Une réflexion en cours tend à conceptualiser d’un point de vue strictement linguistique les énoncés écrits se donnant explicitement comme des représentations de l’oral : ce que l’on peut nommer l’Oral représenté. Cette voie a commencé à être explorée, de divers points de vue, en particulier sur le français médiéval (S. Marnette, D. Lagorgette), et de telles approches ont montré la spécificité de notions et de paradigmes de termes dédiés à cette opération de représentation de l’oral, qu’il s’agisse de l’appareillage du discours rapporté (annonce et reprise), de l’apostrophe et autres exclamatifs, mais aussi de performatifs oraux (Si m’aïst Diex ‘je le jure’), de certaines formes de déictiques réservés à cet usage (ist en très ancien français), du développement de très comme intensifieur dès la seconde moitié du XIIe siècle chez Chrétien de Troyes (« Ma tres chiere dame, vos qui.. »).

 

6. Résultats escomptés

 

6.1. Disparition et Émergence d’items

L’un des aspects importants de notre analyse touche à l’attention portée aux disparitions  : c’est l’un des types de changement fréquents. Ce ne sont pas seulement des morphèmes qui disparaissent, tels que l’adverbe-préposition ainz, que regrettait Vaugelas, mais également des constructions, telle que la séquence ‘Objet nominal-Verbe-Sujet’, ou des notions même.

 Les nouveautés, elles, focalisent traditionnellement l’attention : nouveaux morphèmes, mais aussi nouveaux usages de morphèmes existants tels que l’emploi du pronom personnel en cataphore (B. Combettes), notions nouvelles (les articles), constructions inédites, etc.

 

6.2. Comment un marqueur change de valeur, Comment une notion change de marqueur

L’attention fine à la sémantique grammaticale, alliée à l’usage de corpus bien identifiés, a permis de mettre en évidence des changements non perceptibles en surface. C’est ainsi que l’ordre SVO a cessé d’être une construction marquée, que la dislocation, construction attestée très anciennement, marquait la ‘réactivation du thème’ avant d’acquérir ses valeurs thématisante ou contrastive plus tardives.

Et complémentairement, une même notion peut varier dans sa représentation linguistique : ainsi, la concession a connu  entre le Xe et le XVIe siècle un renouvellement presque complet de ses marqueurs, neportant étant par exemple remplacé par pourtant (Soutet 1992a et 1992b, Marchello-Nizia 2008).

 

6.3. Mouvements d’Évolution

Enfin, nous mettrons certainement en évidence des phénomènes de changement dans la structuration même du système grammatical : dans la hiérarchisation de ses éléments d’une part, comme cela a déjà été montré concernant la distinction croissante opérée entre éléments constitutifs de la proposition, et éléments constitutifs de syntagme ; mais aussi dans la forme même des paradigmes, à travers le développement des formes analytiques.

 Une inconnue subsiste, subsistera peut-être jusqu’au bout de l’entreprise : une périodisation sur critères purement linguistiques est-elle possible ?

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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[1] Avec la relecture attentive et des enrichissements ou précisions des co-responsables de la GGHF, T. Scheer, B. Combettes et S. Prévost.

[2] T. Scheer, B. Combettes, S. Prévost, C. Marchello-Nizia.

[3] Ainsi, nous avons pu montrer que le remplacement de moult par très est bien plus lent que celui de moult par beaucoup, plus tardif ; les deux changements présentent bien une courbe en S, mais ces courbes sont plus ou moins infléchies (Marchello-Nizia 2006, p. 141).

[4] J. C. Smith 2002 ; B. Combettes et C. Marchello-Nizia 2010.