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Julia Maurer [2022 - ]

([R]é)Volution du Langage : la science-fiction selon Alain Damasio

Sous la direction de Véronique Magri-Mourgues

Projet de Thèse - Julia Maurer

Mots-clés :
Analyse de discours, créativité, épistémocritique, fictionnalité, linguistique textuelle, pragmatique textuelle, science-fiction, stylistique générique, textométrie, transmédialité.

Cadre théorique : la question de la référence et les rapports entre réel et fiction en littérature

La question du lien entre langage fictionnel et rapport au monde est débattue depuis l’Antiquité : la mimèsis platonicienne (La République, 385-370 av. J.-C.) correspond à une imitation du réel permettant la transmission de vérités essentielles tandis que la mimèsis aristotélicienne (Poétique, 335 av. J.-C.) s’apparente à une recréation, une transposition de la réalité. En tous cas, toute œuvre littéraire, loin de procéder à une simple copie du réel, demeure assujettie à son contexte historique (Auerbach, Mimésis. La Représentation de la réalité dans la littérature occidentale, 1977) : ainsi chaque mouvement littéraire développe-t-il une pensée qui transparaît au travers de procédés et d’un langage spécifiques. Selon le processus sémiotique décrit par C.S. Peirce (Écrits sur le signe, 1978), le signe ou representamen (par exemple un mot) renvoie à un objet (ce que représente le mot) dynamique (l’objet tel qu’il existe dans la réalité) ou immédiat (l’objet tel que le signe le représente). Le signe, considéré par un interprète, donne lieu à un interprétant qui l’explicite en faisant référence à l’objet auquel il renvoie.

Au XXe siècle, « ère du soupçon » (Nathalie Sarraute), on assiste à une crise de la représentation en littérature avec l’avènement de la sémiosis (l’art de produire des signes) : l’« ut pictura poesis » (autrement dit « la poésie ressemble à la peinture ») horacienne laisse place à un divorce, un décalage entre langage et objet réel originel. En littérature et en philosophie, les déconstructionnistes (Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Roland Barthes) considèrent que les artistes ne font que mythifier le réel au sein d’une littérature autoréférentielle, autotélique et métalittéraire. Le « réel » (R. Barthes, S/Z, 1970) ne serait qu’un code de représentation, la littérature une manipulation de signes, un signe en appelant un autre en déconnexion du réel dans une sémiosis illimitée (C.S. Peirce), et donnant naissance à l’illusion référentielle, un « effet de réel ». Pour Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1916), les signes linguistiques relèvent de même d’une fonction différentielle : la littérature, autoréférentielle, ne dévoile qu’elle-même et non pas le réel, on ne peut observer les différences entre les signes qu’au sein du langage et le signifiant ne renvoie qu’arbitrairement au signifié. Au contraire, pour Roman Jakobson (Essais de linguistique générale, 1963 et 1973), les signes linguistiques obéissent à une fonction référentielle puisque le langage se rapporte à un objet bien réel. Une autre crise de la représentation oppose les tenants du roman monologique ou de la totalité (G.W.F. Hegel, G. Lukács) aux défenseurs du roman polyphonique (M. Bakhtine) qui défendent une représentation plurielle et composite du monde notamment par le prisme du dialogisme.

Il convient aujourd’hui de penser un entre-deux entre mimétisme et anti-mimétisme comme le propose Antoine Compagnon dans Le Démon de la théorie : littérature et sens commun (chapitre 3 : « Le monde », 1998) : il souhaite réancrer la littérature dans notre expérience du réel car elle évoque certes la littérature mais n’exclut pas pour autant sa référence première : le monde.

La question de la référenciation ne peut s’envisager sans prendre en compte la subjectivité de l’énonciateur qui entre nécessairement en jeu dans l’écriture de sa vision du monde : le roman propose une reproduction de son expérience en la transposant, en l’interprétant. Les positions des écrivains eux-mêmes sur leur écriture sont tout aussi éclairantes.

Marcel Proust dans Le Côté de Guermantes (1920) souligne que « le peintre original, l’artiste original procèdent à la façon des oculistes. Le traitement par leur peinture, par leur prose, n’est pas toujours agréable. Quand il est terminé, le praticien nous dit : Maintenant regardez. Et voici que le monde (qui n’a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair ». Cette métaphore de l’écrivain oculiste montre à quel point un auteur peut littéralement modifier notre perception du réel. Ainsi la littérature apparaît-elle comme un moyen de connaissance du monde, d’une certaine expérience de la vie, subjective et artistique.

Si pour certains auteurs, à l’instar de Gustave Flaubert et Marcel Proust, la littérature ne doit pas véhiculer d’idéologie (« L’art ne doit servir à aucune doctrine sous peine de déchoir », G. Flaubert, Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 23 octobre 1863) au risque de trahir l’essence de l’art ; d’autres écrivains, engagés, comme Victor Hugo, insistent sur la nécessité socio- politique de la littérature pour permettre le progrès humain en réveillant les consciences des lecteurs. Et c’est sans compter que les mots même dévoilent la pensée de l’auteur comme le signale Jean-Paul Sartre dans sa Présentation des Temps modernes (1945) : « L’écrivain est en situation dans son époque. Chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. [...] L’écrivain n’a aucun moyen de s’évader ». Pour ce critique, tout auteur doit être engagé : « La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde » (Qu’est-ce que la littérature ?, 1947). Le mensonge romanesque (au sens du Mentir-vrai [recueil de nouvelles publié en 1980] aragonien) constitue alors un détour pour mieux exprimer la vérité. Les auteurs réalistes qui souhaitaient rendre compte de la vérité au plus près usaient eux-mêmes de subterfuges comme l’explique Guy de Maupassant dans « Le Roman », sa Préface à Pierre et Jean (1888) devenue manifeste du réalisme : « Faire vrai consiste donc à donner l’illusion complète du vrai, suivant la logique ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans le pêle-mêle de leur succession. [Il] en conclu[t] que les Réalistes de talent devraient s’appeler plutôt des Illusionnistes ».

La littérature mêle donc à la fois monde réel et monde fictionnel, mais le roman est le lieu d’une rencontre des altérités, d’une co-énonciation alliant subjectivité auctoriale et objectivité réceptive : pour Louis Aragon (Chroniques du Bel-Canto, 1947), un bon lecteur, détaché et impartial, tentera de réancrer le lyrisme subjectif du poète dans un référent historique (le lecteur étant à même d’appréhender les circonstances de l’écriture et le contexte socio-politique).

La littérature, et notamment la prose réaliste, a beau être à l’image du monde, les textes fictionnels semblent pourtant particulièrement éloignés de cette mimèsis car ils ne font pas référence au réel de la même façon qu’un texte factuel, lequel rend compte plus directement de la vérité de notre monde. Selon le critique Alexandre Gefen, toute création entretient un rapport plus ou moins important avec le réel par le prisme de procédés mimétiques ou anti-mimétiques. De même, pour Benoît Petitprêtre, Sonny Perseil et Yvon Pesqueux (La réalité de la fiction. Des relations entre fiction, narration, discours et récit, 2019), réalité et fiction ne s’avèrent pas toujours antinomiques, les récits entretenant nécessairement des liens avec le monde réel. Dans le cas paroxystique des littératures de l’imaginaire (science-fiction, fantastique, fantasy), les auteurs inventent des univers placés dans des cadres spatio-temporels radicalement différents du nôtre. Mais, là encore, ces œuvres ne sont jamais totalement déconnectées du réel : Valerio Evangelisti souligne le paradoxe de ce genre qui « présente des descriptions réalistes (oui, réalistes !) du monde où nous vivons » (« La science- fiction en prise avec le monde réel », 2000). Dans son article « Le réel attrapé par l’imaginaire : Philip Dick et la science-fonctionnalisation de la réalité » (1997), Richard Saint-Gelais va plus loin en évoquant le processus de dissolution réciproque de la fiction et de la réalité en étudiant le roman de science-fiction dystopique de Philip K. Dick : Le Temps désarticulé (1959). C’est cette dynamique que nous étudierons chez l’écrivain français contemporain Alain Damasio (né en 1969), auteur de textes de science-fiction. Ce genre, qui s’éloigne en apparence de la réalité, possède en fait un ancrage contrefactuel original : l’imaginaire qu’il déploie relève du prophétique, donc joue à sa manière la carte du vraisemblable en nous proposant une image déformée – mais non moins fidèle – de la réalité.

Problématique – le texte de science-fiction et la question de la référence

Notre recherche s’insère dans le domaine de la stylistique générique, puisque je pourrai proposer des caractéristiques définitoires du genre science-fiction. Une approche graduelle des régimes narratifs prend en compte le rapport au référent instauré par les écrits littéraires et place aux pôles extrêmes et opposés d’une part le texte-document qui produit des informations vérifiables et d’autre part le texte de science-fiction qui crée son propre monde. Les enjeux pragmatiques comme les réalisations textuelles diffèrent de l’un à l’autre. L’un des enjeux proposé dans ce travail de recherche consiste à analyser les procédés de fictionnalité dans le genre de la science-fiction par opposition à un genre dit réaliste, à partir de l’œuvre d’un écrivain contemporain, Alain Damasio. L’observation quantitative contrastive permise par la textométrie, alliée à l’étude traditionnelle (en particulier sur la partie non écrite du corpus), nous conduira à caractériser l’écriture d’A. Damasio, le genre de la science-fiction et, au-delà, le texte de fiction. En effet, selon Florence de Chalonge (« Le langage et la fiction : la description linguistique de la fiction littéraire », 2004), certains marqueurs concrets (style indirect libre, monologue intérieur, présent fictionnel, focalisation interne, système déictique hétérogène, etc.) font signe vers un texte de fiction : la science-fiction, parce qu’elle constitue, en tant que sous-genre de l’imaginaire, une branche extrême de la fiction, permettra de faire ressortir les spécificités du texte de fiction.

Méthodologie

Les cadres théoriques choisis sont ceux de la linguistique et de la pragmatique textuelles. Les principes de la sémantique interprétative développée par François Rastier (Sémantique interprétative, 1987) me conduiront à mener des observations concrètes à différents paliers du texte, alliant analyses microstructurales et macrostructurales, observations quantitatives et analyses qualitatives. J’étudierai ainsi la singularité de l’écriture d’A. Damasio, l’originalité des divers langages qu’il utilise (argotique, familier, médiéval, littéraire, technique, érudit, etc.) et sa réflexion métalittéraire et métalinguistique. Dans une perspective épistémocritique, j’examinerai également le lien paradoxal qu’entretient l’œuvre damasienne (qui relève de la science-fiction, soit le genre le plus éloigné du réel) avec la réalité et, en particulier, la vision sociopolitique et philosophique développée par l’auteur.

L’observation du corpus d’étude s’appuiera en partie sur les outils de la textométrie et le logiciel Hyperbase en particulier. Il s’agira de mener une analyse outillée du corpus d’étude et de parvenir à caractériser l’écriture d’A. Damasio à partir du lexique, des structures grammaticales, des thèmes décelés comme spécifiques par le repérage automatique et en référence à un corpus-étalon qui sera constitué d’œuvres littéraires contemporaines appartenant à un autre genre littéraire. L’étude se basera sur les ouvrages ou articles de Stéphane Lamasse (Textométrie et temporalité, 2022), de Véronique Magri-Mourgues (« Textométrie et corpus générique. Corpus de textes : composer, mesurer, interpréter », 2013), de Damon Mayaffre, Bénédicte Pincemin et Céline Poudat (« Explorer, mesurer, contextualiser. Quelques apports de la textométrie à l’analyse des discours. », 2019), ainsi que de Bénédicte Pincemin (« Sémantique interprétative et textométrie », 2012).

Résultats attendus et originalité de la recherche

Il existe encore très peu de travaux sur cet auteur (quatre thèses sont en cours de réalisation sur son œuvre mais aucune n’aborde spécifiquement ni la question de l’écriture qui est au cœur de mon travail ni la question de la transmédialité). L’approche quantitative du corpus et du genre de la science-fiction représentera un apport novateur à la recherche sur le genre : en suivant cette hypothèse de travail, on devrait ainsi pouvoir déceler des marques de fictionnalité.

L’inventivité de l’écriture d’A. Damasio, par exemple ce qu’il appelle lui-même « typoésie » (poésie graphique, mot-valise contractant « typographie » et « poésie » : appropriation de l’espace de la page pour représenter graphiquement la perception de notre monde), sera analysée au travers d’études microstructurales qui porteront en particulier sur les figures de style, la créativité lexicale – néologismes et mots-valises – les jeux sur les sonorités, la polyphonie énonciative. Le langage devient « volution » (terme employé dans La Zone du Dehors pour renouveler les termes datés de « révolte » ou « révolution » en enlevant le préfixe « re- » qui indique un retour en arrière là où il faudrait plutôt changer l’ordre établi en allant de l’avant).

C’est en plongeant le lecteur dans des univers en apparence opposés au monde réel que le romancier met en évidence les caractéristiques profondes – bien souvent les dysfonctionnements – de notre société.

Ainsi son court roman jeunesse, le thriller Scarlett et Novak (éditions Rageot, 2021), interroge- t-il notre dépendance aux nouvelles technologies. Deux de ses romans constituent par ailleurs des œuvres de science-fiction dystopiques. La Zone du Dehors (éditions La Volte, 2001) met en scène une apparente social-démocratie, masque d’un totalitarisme sous-jacent, en l’an 2084, soit cent ans après les événements du fameux roman de George Orwell – 1984 (1949). Pour ce roman, il s’inspire notamment de l’approche carcérale des philosophes Gilles Deleuze, Michel Foucault et Jérémy Bentham (et du modèle du panoptique développé par ce dernier).

Les Furtifs (éditions La Volte, 2019) décrit également une société de contrôle poussée à son paroxysme grâce à l’essor du numérique : dans cette France de 2040 où les individus sont tracés, les Furtifs, espèce hybride combinant animal, végétal et minéral, symbolisent la possibilité de disparaître des écrans radar. L’armée les pourchasse et souhaite en faire une arme. Tout l’enjeu du roman sera de réussir la cohabitation avec cette forme de vie particulière alors que les deux espèces semblent de prime abord incompatibles, les Furtifs vivant littéralement dans l’angle mort de l’humain et des sociétés humaines.

Ce questionnement philosophique sur ce qui fait le propre de l’humain et de son environnement est éminemment prégnant dans La Horde du Contrevent (éditions La Volte, 2004). L’épigraphe de ce roman de science-fantasy souligne l’intertextualité avec l’ouvrage des philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari : Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille plateaux (1980) : A. Damasio tente de comprendre un monde dépourvu de système, uniquement tissé de lignes et de mouvements, à l’image du vent, personnage-élément central. La horde éponyme est chargée d’affronter le vent jusqu’à l’Extrême-Amont, source jamais atteinte des neuf formes de vent. À travers cette quête, hordiers et lecteurs appréhenderont mieux de nombreux thèmes comme le rapport à soi-même, aux autres, au monde, à la nature... Antoine St. Epondyle analyse ces diverses influences philosophiques dans son ouvrage L’Étoffe dont sont tissés les vents : autour de La Horde du Contrevent d’Alain Damasio (2019).

La réflexion philosophico-politique sur nos sociétés passe par le prisme d’un langage inventif. A. Damasio joue beaucoup avec la langue et les sonorités, dans la lignée de l’invention langagière des auteurs de science-fiction (J.R.R. Tolkien, George Orwell, George R.R. Martin) : il crée des néologismes et cisèle le parler de chaque protagoniste pour le singulariser socio- politiquement au sein d’une narration polyphonique. Cette créativité, loin d’être purement formelle, est en adéquation avec son propos comme l’expliquent Stéphane Martin et Colin Pahlisch dans La Croisée des souffles : La Horde du Contrevent d’Alain Damasio (2013) en explorant la sensualité propre à la poétique damasienne et le rapport à la communauté et à l’Autre.

Son vocabulaire singulier illustre en outre la faculté métamorphique du langage, en constante évolution à l’instar du vivant : métathèses, interversion de syllabes, déformations et néologismes font écho à son travail sur le vivant en mutation, dont l’expression paroxystique apparaît avec les Furtifs, ces créatures invisibles et quasiment indétectables, métaphores du besoin d’invisibilité dans une société de contrôle. A. Damasio condamne l’aliénation du langage dans La Zone du Dehors : les citoyens sont en permanence évalués par leurs pairs via le système du « Clastre » (hybride entre classement, castration et claustration) qui, tous les deux ans, leur attribue une place et une fonction dans la société en modifiant leur nom – en général imprononçable à l’instar de celui du héros, CAPTP –, l’échelle sociale allant de A (le président) à QZAAC (le dernier des citoyens), sachant que moins le nom d’un individu comporte de lettres et plus il est haut placé dans la hiérarchie.

Le langage – le propre de l’être humain – devient alors une métaphore de l’homme devenu un signifiant vide de sens. Réinventé par A. Damasio, ce renouveau langagier peut être étudié en soi au niveau du texte. Mais il amorce surtout une prise de conscience chez les personnages comme chez le lecteur : ainsi le terme « self-serf-vice » désigne-t-il l’auto-servage et l’auto-aliénation dont nous faisons preuve, par exemple en acceptant de fournir nos données personnelles au big data, ou, comme le dit si bien A. Damasio, en mettant « du bon data dans la datatière » (voir La Zone du Dehors). Dans plusieurs essais, A. Damasio va plus loin, poursuivant la réflexion entamée dans le domaine de la fiction : « La Zone du Dedans, réflexions sur une société sans air » (in Le Dehors de toute chose, 2016) dénonce, entre autres, société de contrôle et capitalisme tout en suggérant des solutions concrètes pour y échapper, notamment le lien aux autres. L’essayiste Ariel Kyrou (Dans les imaginaires du futur, 2020) analyse lui aussi le lien entre l’imaginaire et la résolution concrète des problèmes d’aujourd’hui (triple effondrement : climatique, sanitaire et technologique) en s’appuyant sur plusieurs œuvres relevant du domaine de l’imaginaire dont celles d’A. Damasio.

Corpus d’étude

L’originalité du corpus d’étude est son caractère intermédial. Il réunit les écrits d’Alain Damasio eux-mêmes relevant de différents sous-genres narratifs (romans, nouvelles, essais, articles) mais ne se limitera pas au seul support scriptural. En effet, le langage n’est pas circonscrit au champ littéraire – média silencieux – mais comprend d’autres formes créatives. Notre corpus s’étendra à la dimension sonore explorée par A. Damasio à travers fictions radiophoniques et disques-univers aux sonorités futuristes (bande originale de La Horde du Contrevent composée par Arno Alyvan et album « Entrer dans la couleur » réalisé avec le guitariste Yan Péchin pour Les Furtifs). Le chercheur Jean-Paul Engélibert fait d’ailleurs le lien entre musicalité et société de surveillance dans son article « La Surveillance et le frisson. Police et musique dans Les Furtifs d’Alain Damasio » (2021).

La galaxie damasienne se prolonge en outre à travers des créations audiovisuelles : Erwan Castex et Ludovic Duprez ont réalisé le film original de La Zone du dehors, composé de sept courts- métrages (Radmovies). L’œuvre d’A. Damasio la plus appréciée du public, La Horde du Contrevent, est également l’objet d’un projet d’adaptation transmédia (musiques, film, jeu vidéo, bande dessinée par Éric Henninot, bande défilée, spectacles vivants...) qui permet un dialogue interdisciplinaire et rend accessible à tous sa « poéthique » (Jean-Claude Pinson, Poéthique : une autothéorie, Champ Vallon, 2013) humaniste du vivre-ensemble.

« La beauté, sans doute, ne fait pas les révolutions. Mais un jour vient où les révolutions ont besoin d’elle » écrivait Albert Camus dans L’Homme révolté (1951). Alain Damasio, écrivain engagé, aurait pu reprendre cette citation à son compte, car son œuvre-univers, expérience singulière et protéiforme, affirme, tant au niveau du fond (mondes fictionnels souvent dystopiques) que de la forme (langue inventive), sa vision socio-politique et philosophique d’un univers sombre ainsi que l’espoir d’un monde meilleur.

publié par Pierre-Aurélien Georges le